LA PIERRE DE TONNERRE D'HASSI-IEKNA
Un Mouadhi de la tribu des Chaanbas-Mouadhi, errant dans les solitudes sahariennes qui environnent El Goléa, et trouvant dans la vallée de l'Oued Meguiden les conditions nécessaires à un séjour, planta sa tente à quelques kilomètres à l'est du puits d'Hassi-Iekna. Les hommes étaient à la chasse dans les environs du campement quand un bruit éclata tout à coup dans l'atmosphère, et les femmes restées assises devant les tentes virent, à 500 mètres environ, un corps noir frapper le sol et faire voler le sable comme un boulet qui eût porté dans la dune.
Les chasseurs effrayés avaient regagné leur demeure en hâte ; mis au courant de ce que leurs compagnes avaient vu, ils se précipitèrent vers l'endroit désigné et trouvèrent dans le sol une cavité en forme d'entonnoir qu'ils fouillèrent avidement. A 80 centimètres environ, les mains rencontrèrent, dans les graviers, une masse si chaude que les doigts en furent cruellement brûlés. No Arabes sont bien braves, mais la superstition est si solidement implantée dans leur esprit que sans chercher à éclaircir davantage le mystère, persuadés qu'un esprit infernal était dans l'affaire, ils abandonnèrent l'entreprise et rentrèrent chez eux au plus vite. Pourtant une curiosité invincible les ramena le lendemain à l'excavation abandonnée. La petite masse noire était toujours là, mais tout à fait refroidie, facile à extraire et à manier. Les Chaanbas l'emportèrent et le Mouadhi la garda comme une chose précieuse.
Combien de temps la conserva-t-il ? C'est ce que nous ne saurons jamais à cause du mépris que les chasseurs errants du Sahara professent pour les dates. Sans doutes plusieurs années. M. Hélo, capitaine au 3e régiment de tirailleurs, vit alors l'échantillon et parvint à l'obtenir du chef qui le livra sous le nom bien expressif de pierre de tonnerre. Il ajouta que ces pierres ne tombent que très rarement, à de très longs intervalles, mais que, dans les temps passés, elles tombaient beaucoup plus fréquemment dans le désert. Ce sont d'ailleurs des matériaux utilisables, et des manuscrits enseignent qu'on en peut faire des poignards et des sabres auxquels l'imagination arabe prête des qualités de tranchant tout à fait fantastiques.
Quoi qu'il en soit, la pierre de tonnerre de Hassi-Iekna est bien réellement une météorite, et c'est ce que j'ai pu m'assurer, grâce à la bonne pensée de M. le capitaine Hélo d'envoyer en France son échantillon que j'ai été assez heureux pour obtenir, et qui figure maintenant dans la collection du Muséum d'histoire naturelle.
Il est digne de remarque que, depuis quelques mois seulement, nous possédions déjà une autre masse de même origine trouvée à Haniet-el-Beguel, près de Ghardia, dans le M'zab, par des puisatiers qui avaient foncé à 10 mètres de profondeur dans le diluvium. Aussi, on comprend avec quel empressement j'ai soumis la météorite d'Hassi-Iekna à un examen attentif. Nos lecteurs voient, par la figure ci-jointe, et que M. Bideault a dessinée sous mes yeux avec son talent habituel, qu'elle a une forme bien spéciale : c'est comme une espèce de goutte ou de larme contrastant profondément par la forme très arrondie de son contour avec le profil ordinairement anguleux et si irrégulier des météorites. Çà et là la superficie a conservé des portions de la croûte noire dont la masse s'était entièrement couverte durant son trajet de l'atmosphère, et les endroits dépouillés de cette vraie livrée météorique révèlent, par leur couleur blanc d'acier, la nature métallique de la masse.
Celle-ci, en effet, est formée de fer massif et c'est ce que son poids de 1250 grammes suffisait déjà à indiquer. Toutefois sa substance n'est as du fer pur et l'analyse m'y a montré près de 6 pour 100 de nickel, ainsi que de petites quantité de cobalt, de cuivre, de soufre, de charbon et d'un phosphure métallique insoluble dans les acides, caractéristique des météorites et connu sous le nom de schreibersite.
On peut faire voir, en outre, que la météorite n'est pas faite d'une combinaison homogène de ces substances, mais consiste en un mélange de plusieurs éléments complexes parmi lesquels se signalent surtout deux alliages de fer et de nickel très différents l'un de l'autre. Il se trouve, en effet, que ces deux alliages sont très inégalement solubles dans l'acide chlorhydrique ; de sorte que si, après avoir poli une surface du fer on la soumet à l'action de ce réactif, l'un des alliages, à peine attaqué, conservera son brillant pendant que l'autre sera bien plus profondément corrodé. Le premier, qui est en lamelles relativement minces orientées les unes sur les autres suivant des angles déterminés, apparaîtra sur le fond attaqué avec la forme d'un réseau régulier. Il en résulte une de ces figures d'attaque désignées sous le nom de Widmannstœtten, le minéralogiste allemand qui le premier les a signalées.
Les figures données par le fer d'Hassi-Iekna sont très caractérisées. Elles se trouvent sensiblement identiques à celles que donnent deux fers déjà conservés dans la collection sous le nom de Victoria West et de Bates County. Cette identité entre les masses provenant de chutes distinctes rapprochée de la différence profonde par rapport à d'autres masses et, par exemple, dans le cas particulier, par rapport au fer d'Haniet-el-Beguel qui est d'un tout autre type, est extrêmement instructive et contribuera certainement à nous éclairer définitivement sur l'origine des météorites.
STANISLAS MEUNIER